À propos 1 - Pierre-Antoine Correard Photographies

Avant-propos

[... Ses songes l’entraînaient parfois au-delà des rampes d'asphalte, soufflant dans son sillage les halos jaunâtres de la cité tapageuse, dont l'amas de lumières au loin, lui paraissait tel un brasier attisé par des cohortes de véhicules agités.

Au terme d'un périple illusoire, il atteignait l'orée de terres originelles qui de coutume, brossaient une toile inédite à sa venue, tantôt panachée d'étendues sauvages, tantôt de ravins obscurs, mais dont chaque bordure venait invariablement mourir sous l'esquisse d'une géante calcaire sans nulle mesure.

Dans ces lieux imprégnés de silence, oubliés du grand tohu-bohu, le dormeur caressait du regard des sols millénaires, se hâtant de fouler les bois sombres qui sous ses yeux, tapissaient le lit d'insondables canyons, dont seule la mer océane semblait à même d'en submerger l'entièreté.

Célébrant ses retrouvailles d'avec ce monde familier, il obéissait d'abord au même rite et levait ses yeux par-dessus l'horizon, entrevoyant le royaume de ses pensées tel un coffre scellé au loin par de hautes cimes, dont les pics cristallisés dessous les glaces perpétuelles, transcendaient une voûte d'acier qui le coiffait au même instant.

Son tour d'horizon accompli, le fugitif pouvait enfin déambuler pensait-il des nuits et des jours durant, seule âme de vie tourbillonnant dans un théâtre minéral qu'une austérité froide semblait avoir figé, errant semblable à un spectre accouché de l'autre monde, dont à chaque aventure naïvement, il s'imaginait exorcisé pour de bon.

Pour autant, le vagabond paraissait ne pas pâtir de sa condition bien au contraire et jouissait même d'une plénitude indemne, à mesure que ses pensées rejoignaient seules ces terres inhabitées, dont jamais aucune vallée semblât un jour n'avoir porté un nom.

Bien que cette nuit-là, tandis qu'il poussait plus en avant sa marche dans les dédales d'un vallon rocheux dont les contreforts marbrés semblaient n'avoir jamais entraperçu les clartés lumineuses, il ne put mener son exploration à son terme...

Brusquement saisi par un col pourtant absent de son cou, une poigne à la force colossale vint le happer dans ses songes, le projetant violemment par-delà les montagnes, déracinant au passage les arbres vénérables des vallées, vidant dans son envol les lacs gorgés de la lymphe des glaciers, le traînant jusqu'à son grabat d'outre-monde où il fut balancé d'un spasme redoutablement effréné.

Une seconde ne semblait pas être écoulée lorsque le malheureux revint à lui, les tempes humides, son souffle haletant, constatant son séant torturer à nouveau le matelas foutu qui le suivait depuis les années.

Visiblement abruti par l'issue tragique de son odyssée, le pèlerin déchu s'empressa de décrotter frénétiquement des semelles que ses pieds ne portaient pas, tandis qu'au-dehors, deux nouvelles quintes éructées d'un tuyau d'échappement intimement encrassé achevèrent de le ramener à la vie une seconde fois.

L' air tout à fait hébété, il dévisageait désormais un chaos urbain flanqué à sa fenêtre, accompagnant de son regard amer les volutes puantes recrachées de la horde des artères surchauffées, dont la toile bitumeuse tissée dessous ses pieds, cernait malgré lui son nouveau quotidien.

Mais quelques battements de paupières plus tard, tandis que ses membres étaient désormais tous confondus dans les ténèbres citadines, ses pensées elles, s'en étaient déjà retournées au loin...]

De nos jours, aux confins d'un Ecrin de nature bien réel.

[... Cramponnée au versant d'une montagne vêtue de schistes, une étrange cordée composée d'un premier et d'un fardeau, serpentait par une nuit d'encre, elle-même devancée par le pâle faisceau jailli d'une applique rivée sur l'homme de tête, dont l'attache exagérément intime semblait mordre le sommet de son crâne trentenaire.

Par-dessus ses épaules, un cortège d'étoiles agonisait d'une fonte inéluctable, imperceptiblement noyé dans le clair obscur d'une aube couleur sanguine, dont l'armada des rayons précoces pointait déjà vers le couchant.

Une poignée d'enjambées plus tard, tandis que les feux de l'astre brûlaient désormais ses pas, le vagabond fut le témoin d'une heureuse alchimie, voyant la vire improbable sur laquelle il croyait cheminer depuis tard, dérouler miraculeusement devant lui, la silhouette d'une sente providentielle, dont les coups de sabots martelés des bouquetins tout proches, en avaient labouré avec les saisons un sillon rassurant.

Sitôt réjouit de la nouvelle, le marcheur qui semblait avoir pâti du sortilège lui aussi, harponna un chiffon froissé qui engourdissait ses poches, puis tel un auteur barricadant sa muse, en griffonna convulsivement le papier, reconsidérant la joyeuse ligne qu'une lumière désormais ardente lui inspirait plus encore.

_j'arpentais une balafre saillante entaillée à même la joue d'un golem de pierre, sur laquelle mon cheminement saccadé semblait en chatouiller son épiderme calcaire_

Tout juste émergé d'une niche creusée en contrebas du colosse tailladé, un tétras-lyre particulièrement indifférent au spectacle qui se jouait plus haut, amorçait pour sa part de briquer sa cuirasse de camaïeu cendré, dont les flèches au brillant bleuté qui panachaient son tombé, lui semblaient bien trop ternes pour la grande parade à venir, sa première de la matinée.

Mais d'ordinaire calme et mesurée, sa gymnastique devint cette fois-ci rapidement agitée, et sembla même trahir un véritable labeur, tant les ailes du gallinacé paraissaient infestées de cristaux de glace chus d'un névé en parti délabré sous lequel il avait trop vite élu domicile pour l'été.

Bientôt enragé, le poulet usait à présent d'acrobaties inédites, alternant pirouettes arrières et autres envolées carpées, faisant se jongler çà et là quelques rares plumes éméchées, lorsque des fragments d'échos aussi étranges qu'inhabituels vinrent brusquement cogner les alentours, mettant un terme inespéré à cette furie endiablée.

Feignant d'abord l'indifférence, le coq désormais alerté par le tintamarre de plus en plus pressant, pointa son bec au ciel, puis scruta de ses pupilles vitreuses le versant de l'à-pic qui le surplombait, à la recherche de cet intrus tapageur dont après découverte, il tenta d'en deviner l'espèce, sa besogne définitivement interrompue.

Expertisant la silhouette trois secondes durant, l'érudit gloussa les résultats de son analyse en direction d'un criquet spectateur qui jacassait non loin de là, attestant auprès de son seul auditeur, que le susnommé appartenait vraisemblablement à la branche des bipèdes à la besace greffée, mais sécha néanmoins au terme d'un exposé mal préparé, à propos des membres supérieurs du sujet, dont chaque parcelle semblait ligotée d'un incroyable bric-à-brac qui lui était inconnu jusque-là.

Enorgueilli sous les antennes de son acolyte épaté, le perdreau fut cependant rapidement repris par sa naïveté, concluant finalement en direction d'une assemblée née de ses fantasmes, que le malvenu charriait probablement sur lui un second mammifère, dont les tiges de métal et de plastique empilées par-dessus son corps, faisaient office de bras et de jambes, entre autres membres supposés.

À présent satisfait de son examen, le presque dindon s'amusa des tentacules carbonés échappés de la carcasse du deuxième individu, les retrouvant cahoter ensemble quelques foulées plus tard à l'aplomb de son propre vallon, dont réalisant immédiatement la possible invasion, il se mit aussitôt en branle, prêt à en défendre chaque muguet, intimidant de son derrière dressé et ses plumes tout vent debout, le cortège des belligérants qui bien plus haut, ne l'avait pas même deviné.

Sa camisole endossée, le mi-faisan devenu passablement effrayant aux yeux de sa voisine (une chenille processionnaire qui tissait nonchalamment dans un bosquet de verne voisin), demeurait malgré tout invisible auprès des assaillants et se faisant, rageait à présent depuis le fond de sa combe où il hochait sans discontinu du collier et canonnait plusieurs salves du bec, imaginant les notes aussitôt caquetées, plus tonitruantes encore que des coups de semonce tirés d'un vaisseau militaire abordant la rade.

Fort heureusement, une bise qui parcourrait la ravine au même moment, sembla tempérer provisoirement l'hystérie du soldat pigeon, marquant une trêve inespérée dans l'artillerie des vocalises, toujours à sens unique à cet instant.

Tetras lyre

Le souffle passant, la valeureuse bécasse momentanément distraite par une touffe rebelle que sa hargne avait sorti de sa tunique, préjugea finalement de son triomphe, lorsque visant à nouveau son bec vers le théâtre des opérations, observa que la caravane avait depuis cessé sa progression, dégageant dans son sillage, un nuage de poussière mêlé à des bruits de casseroles imaginaires.

Au même instant interprétant le sens d'une reddition, le quasi poulet perçut des beuglements provenir du bipède de tête, constatant par là même son regard abattu fuir jusque derrière la panse repue d'eaux alpines qui bedonnait son complice, dont il s'étonna d'ailleurs de son anatomie flasque et translucide, laquelle pendulait lâchement autour du premier de cordée . 

(En réalité des jurons proférés par un seul marcheur à l'encontre de sa poche d'eau, dont des meutes de gouttelettes fugitives s'évadaient parfois, empâtant au passage quelques précieuses notes encombrées sur son flanc).

L'incident oublié et le vétéran à plumes occupé à défiler, le voyageur reprit son chemin, son fatras réarrangé, affectionnant malgré tout ces natures montagneuses dont il abandonnait parfois les reliefs abrupts pour s'en retourner vers la plaine qui le rassurait.

Coutumier des sols escarpés, il avait adopté un pied sûr, bien que ses pas eux, étaient demeurés invariablement prudents malgré les années.

Sûrement marcheur pas tout à fait artiste mais néanmoins fort pragmatique, le baroudeur avait délégué tour à tour quelques-unes de ses fonctions vitales pour les confier aux rouages d'une machine en parfait état de marche.

D'abord, à son expérience, il accordait le soin de le guider dans le dédale des reliefs escarpés, à son intuition ensuite, la fonction d'arrêter son regard dans la farandole des décors extraordinaires, puis à ses mains en dernier, le rôle de crayonner aussi furtivement qu'il lui était permis, ce que ses yeux percevaient au même instant.

Mais si le mécanisme semblait plutôt bien rodé pour qu'il arpente ces massifs reculés, au-delà des remparts calcaires, le sauvage automate ne paraissait plus entièrement fonctionner pour autant.

Inlassablement donc, il revenait à ses pérégrinations solitaires, au cours desquelles il paraissait tamiser derrière ses pas, des grains de vie trimbalés depuis sa condition d'outre-monde et dont finalement il ne retenait ici que de rares fragments, pour arpenter le chemin de sa vie plus en avant. 

Malgré cela, et en dépit de ses innombrables déambulations dont l'allure et les sentiers aléatoires faisaient penser tantôt à une promenade existentielle tantôt à une course physique, aucune n'avait semblé atteindre son véritable but.

Éloigné de tout, souvent de tous, le mystérieux paraissait sillonner l'amont d'une destinée sans mesure, et dont les rivages se renvoyaient inlassablement la réalité d'un quotidien qui lui échappait, et ses chimères omniprésentes, qui l'aidaient à travestir un monde que son regard trouvait souvent bien fade.

Prisonnier volontaire d'un cap improbable, il cabotait ainsi entre deux rives, semblant vouloir quérir mille vies en une seule, se hâtant d'ailleurs pour chacune d'elles d'en noircir de lignes un ouvrage né de son imagination, refoulant tant qu'il le pût l'écume du temps qui cognait insatiablement aux abords de ses rames, tel un faucheur funeste pressé d'en arracher les pages.

Le crépuscule avait jeté son voile sombre sur les dernières lueurs azuréennes, mais le marcheur s'affairait toujours sur la sente cossue dont il ne s'était pas écarté depuis sa découverte.

Ses épaules le faisaient à présent souffrir, encombrées d'un fardeau indigeste, qui depuis, semblait s'être goinfré d'une orgie de caillasses mélangée aux débris de bois mort gisants au pied du genévrier nain, dont il avait croisé les ramures plus tôt dans la matinée.

Plus bas, ses membres inférieurs paraissaient désormais plâtrés d'une carapace de poussière à la teinte ocre, semblables à des piliers de grès morcelés, que la succession des hauts cols franchis depuis la veille, avait progressivement délité.

Marquant finalement un temps d'arrêt dans sa marche forcenée, l'infortuné jeta un dernier regard vers le sommet plus que jamais éloigné de la montagne, dont le pic lui inspira sur le moment,

_tutoyer une voûte ardoisée, ornée en son cœur de l'unique joyau polaire_

Puis, d'un vœu qui ressemblait davantage à une prière, il implora la jolie cime qu'elle lui offre l'hospitalité de son flanc la nuit venant, sous le regard complice du majestueux tétras-lyre, qui plus bas, ne l'avait plus quitté des yeux depuis, veillant dorénavant sur ce solitaire atypique, dont il avait finalement réalisé que tout comme lui, l'homme rentrait chez lui dans son royaume de pierres...]

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